Avril 2007
L’essentiel d’un livre Abdourahman Waberi : un livre poétique et sombre (MFI) Révélé en 1994 par un recueil de nouvelles, Le Pays sans ombres (Ed. Serpent à plumes), le jeune Djiboutien Abdourahman Waberi s’est imposé, en six ans et quatre livres, comme un des écrivains majeurs de la littérature africaine contemporaine.
Venu à l’écriture par l’« élan nostalgique », comme il aime à le répéter, Waberi pratique une littérature tournée vers le passé de par sa thématique, mais radicalement novatrice, voire expérimentale en ce qui concerne le style et l’écriture. Rift routes rails, qui vient de paraître, s’inscrit résolument dans cette démarche esthétique expérimentale. Rift routes rails : trois vocables à peine séparés par la respiration, constituant un ensemble sonore qui précède le sens comme dans un chant.
L’expérimentation est présente dès le choix de ce titre quasi incantatoire, dans cette absence de ponctuations qui ne séparent plus l’homme de sa géographie, dans le sous-titre « Variations romanesques » qui est plus qu’une définition : une profession de foi littéraire. « Je ne suis pas un écrivain du long terme. J’évite soigneusement les longues élaborations, les grandes constructions historiques à la André Brink. Cela ne m’intéresse pas de faire un gros roman de sept cents pages, avec des personnages solidement campés. Je suis surtout poète et nouvelliste. Je crois davantage dans la fulgurance et dans la concision », disait Waberi lors de la sortie d’un de ses précédents livres.
Fulgurance et concision sont en effet les principales qualités de ce mince volume, divisé en treize morceaux aux titres évocateurs de la longue aventure humaine : « Le jour où même les poissons du Nil étaient ivres morts », « Pepsi contre Coca », « Du wax pour Dame Eiffel ». Ces morceaux qui sont à mi-chemin entre récits (récits d’une jeunesse désœuvrée, les blues d’une prostituée africaine de la place de Clichy, le parcours d’un écrivain sud-africain, etc.) et essais poétiques, racontent le passé, le présent, le chaos d’avant les cataclysmes contemporains (« avant le sida, avant Mengistu et le Rwanda ») et le chaos à venir. Les thèmes vont de la nostalgie du narrateur exilé, nostalgie de l’enfance baignée par le soleil du désert proche (« Le ciel de là-bas n’a rien à voir avec la mélodie du crachin normand sur l’ardoise de Caen. Je reste encore sourd à cette musique ») à la politique africaine conduite souvent par des « soudards lubriques » et des « cadis enturbannés qui y font durer une loi de fer au jour d’aujourd’hui », en passant par la quête de l’exotisme facile.
Cette quête est représentée avec brio dans le texte intitulé « Email-moi quelque chose » dont le personnage principal est un journaliste plaisancier « paquebotant » sur la mer Rouge et rêvant de la place Maubert... Avec ironie et poésie pour boussole, Waberi nous promène sur des océans intérieurs, faisant entrevoir à travers les turbulences la fin de l’histoire et de l’espérance.
La modernité de ces textes provient moins des thèmes que de leur structuration originale (en plages musicales dans « Petits morceaux pour lecteurs debout ») et de leur traitement impressionniste et poétique. Chaque morceau décrit des impressions, des sensations, des images. Les thèmes ne sont que des points de départ, des prétextes pour parler entre autres des personnalités historiques et littéraires, des lieux emblématiques de l’exil, de Caen où vit Waberi depuis plus de quinze ans, de « Djibouti encore et toujours » et, enfin, ce « Paris bohème, Eden infernal » où tant d’âmes errent en quête de chaleur humaine. Ici, le matériau autobiographique se mêle avec l’Histoire et les mythes, les errants d’aujourd’hui avec les fantômes du passé, pris en charge par des voix narratives très différentes d’un récit à l’autre, riches d’émotions et de réminiscences littéraires.
Le livre est dédié à Maryse Condé et se termine par une émouvante évocation de l’écrivain sud-africain Es’kia Mphalele. Des âmes sœurs, « de la race des raconteurs d’histoires, ceux qui font comme ils peuvent quand ils peuvent, ceux pour qui le ciel est une vaste bibliothèque offerte aux yeux et les ramages d’étoiles autant d’escouades de mots et de piles de livres ».
Abdourahman A. Waberi : Rift Routes Rails. Gallimard, Collection « Continents noirs »,85 p., 73 FF.
Tirthankar Chanda